19.10.2026

Comment les syndicats peuvent-ils transformer l’économie du soin et promouvoir le travail décent ?

Le travail de soin est indispensable au fonctionnement de la société, mais sa contribution économique et sociale reste insuffisamment reconnue. Sa répartition inégale entre les femmes et les hommes pèse lourdement sur l’accès des femmes à l’emploi décent, à la protection sociale et aux postes de décision. Du 12 au 14 octobre 2026, à Grand-Popo, des femmes leaders syndicales du Bénin et du Togo se sont réunies pour mener une réflexion approfondie sur les enjeux, les défis et les leviers d’action syndicaux de l’économie du soin.

Un travail quotidien mais invisible

Prendre soin des enfants, préparer les repas, entretenir le foyer, accompagner une personne malade ou âgée. Ces activités contribuent directement au bien-être collectif. Pourtant, lorsqu’elles sont réalisées gratuitement au sein des ménages, elles restent largement invisibles dans l’organisation économique et sociale.

L’économie du soin englobe également des activités rémunérées, notamment dans les services de santé, la petite enfance, l’accompagnement social et le travail domestique. Les personnes qui exercent ces métiers répondent à des besoins vitaux, mais restent trop souvent confrontées à la précarité de l’emploi, à des rémunérations insuffisantes et à une protection sociale limitée.

Au Bénin et au Togo, où l’économie informelle occupe une place prépondérante, ces enjeux prennent une dimension particulière. De nombreuses femmes doivent concilier une activité génératrice de revenus avec des responsabilités domestiques et familiales non rémunérées. Cette double charge entrave leur accès à la formation, à des emplois stables et aux espaces de prise de décision.

Le soin, un enjeu fondamental de justice sociale

Cette faible reconnaissance du travail de soin a des conséquences directes sur les trajectoires professionnelles et l’autonomie économique des femmes. Pour celles qui assurent ces activités gratuitement, elle se traduit par une surcharge mentale et physique, ainsi qu'une réduction du temps disponible pour leur formation ou leur engagement collectif. Selon l’OIT, en raison de la charge du travail de soin non rémunéré, près de 45 % des femmes en âge de travailler restent en dehors du marché de l’emploi, contre seulement 5 % des hommes. Cette situation révèle un paradoxe : des activités indispensables à la vie collective restent considérées comme secondaires dans l’organisation du travail.

Comment garantir le travail décent si une part essentielle de la production sociale demeure invisible ? Comment favoriser l’accès des femmes aux responsabilités lorsque les contraintes domestiques limitent leur disponibilité ? Et comment assurer une protection sociale effective aux travailleuses marginalisées ?

Ces interrogations invitent à dépasser l’approche exclusivement. Favoriser l’accès des femmes à l’emploi ne suffit pas si les responsabilités domestiques restent inégalement réparties et si les métiers du soin continuent d’offrir des conditions précaires. La justice sociale suppose de transformer les règles, les services et les pratiques qui organisent le travail rémunéré et non rémunéré.

Les syndicats, acteurs clés de la transformation du travail

Cette 7ᵉ édition de l’Académie syndicale des femmes, autour du thème : « Économie du soin et travail décent : quels leviers syndicaux pour la justice sociale et l’égalité de genre ? » a alterné communications d'experts, training, ateliers pratiques et partages d'expériences. 

Le cadre conceptuel et l'intégration des « 5R », présenté par un chercheur de la Faculté des Sciences Économiques et de Gestion (FASEG). Les techniques de négociation collective sensibles au genre, animé par le Secrétaire général de la Confédération des Syndicats Autonomes (CSA). Les droits et stratégies de protection sociale, développés par un expert en droit du travail, et les leviers numériques pour renouveler l'action syndicale, présentés par une spécialiste en communication et militante féministe.

L’un des enjeux majeurs était de relier une réalité vécue quotidiennement par les femmes à des revendications collectives portées devant les employeurs et les pouvoirs publics. Pour la FES, le dialogue social et la participation effective des travailleuses constituent des leviers pour promouvoir la justice sociale.

Les cinq « R » dans les revendications syndicales

À l’issue des travaux sur l’économie du soin, les participantes ont adopté une déclaration de positionnement formulant des recommandations concrètes à l’endroit de l’État, des employeurs, des organisations syndicales et des partenaires au développement :

Reconnaître : inscrire le travail de soin dans les cadres juridiques et les politiques économiques nationales, le prendre en compte dans la comptabilité nationale et instaurer un cadre permanent de concertation entre le gouvernement, les syndicats et les organisations de travailleuses du soin.

Réduire : agir sur le volume et la pénibilité du travail non rémunéré grâce à des investissements ciblés dans les infrastructures publiques de proximité (eau, énergie) et les équipements collectifs.

Redistribuer : remettre en question la répartition inégale des charges familiales par des campagnes nationales luttant contre les stéréotypes de genre, et créer un fonds national d’appui et de valorisation des métiers du soin.

Rémunérer : améliorer les conditions d’emploi par la formalisation des métiers du soin, la garantie d’un salaire minimum décent et l’affiliation obligatoire à la Caisse Nationale de Sécurité Sociale (CNSS).

Représenter : garantir aux travailleuses du soin une place effective dans les négociations collectives et au sein des instances consultatives comme le Conseil Économique et Social (CES).

Ces cinq leviers rappellent qu'une simple reconnaissance symbolique ne suffit pas, elle doit s'accompagner de mesures juridiques, économiques et institutionnelles concrètes.

De la prise de conscience à l’action collective

Au-delà des recommandations, l'académie aura constitué un véritable espace de prise de conscience.

« C’est un travail que nous faisons toutes au quotidien, mais nous ne mesurions pas toujours sa dimension économique et politique », confie une participante, responsable syndicale au sein de l'Union Nationale des Syndicats des Travailleurs du Bénin (UNSTB). « À partir d'aujourd'hui, l'approche des 5R devient la boussole de nos plateformes revendicatives, tant au niveau de nos centrales qu'à la base. »

Ce témoignage illustre toute la pertinence du passage de la constatation d'une réalité vécue à sa prise en compte stratégique dans l’action syndicale. Les femmes leaders s'engagent désormais à restituer les acquis de l’Académie au sein de leurs centrales, à renforcer la syndicalisation des travailleuses domestiques et du secteur informel, et à poser les bases d'un réseau intersyndical de suivi sous-régional.

La reconnaissance de l’économie du soin pose une question fondamentale : quelle place les sociétés accordent-elles aux activités qui rendent la vie possible et soutiennent leur fonctionnement quotidien ? Répondre à cette question exige de considérer le soin non comme une responsabilité exclusivement féminine, mais comme un enjeu collectif impliquant les ménages, les employeurs, les organisations syndicales et les pouvoirs publics.

En initiant cette académie syndicale des femmes, la Friedrich-Ebert-Stiftung Bénin soutient une dynamique dans laquelle le dialogue social et la participation des travailleuses contribuent à faire évoluer les politiques du travail. 

L’enjeu est de construire des conditions dans lesquelles le travail de soin est reconnu, mieux réparti et exercé dans des conditions décentes, au service de l’égalité de genre et de la justice sociale.

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